L'EPOUX TARDAIT

Matthieu 25, 1 à 13, Genèse 16, 1 à 6, 2 Pierre 3, 1 à 13

Ce n'est pas la seule fois que Jésus raconte des histoires de mariage. On connaît la parabole du festin des noces, en Mat 22, ou la parabole de l'invité prétentieux, en Luc 14.
Pourquoi Jésus raconte-t-il des histoires de mariages ? Pour parler de rencontre, d'union, de communion entre Dieu et son peuple, entre le Christ et l'Eglise. Dans cette parabole des vierges, c'est encore le cas.
Ce mariage avait commencé comme les autres : accompagné de ses amis, le marié est allé à la maison de la mariée. Là, une cérémonie très simple s'est déroulée, puis il est prévu que le couple se rende à la maison du marié pour le festin. Mais, dit Jésus, l'époux tarde. D'où l'endormissement des jeunes filles qui attendent la venue de l'époux.
Ce retard de l'époux rend compte d'une préoccupation des chrétiens, quelques années après l'ascension de Jésus, et depuis 2000 ans que Jésus est parti.

C’est la question du retard du retour du Christ.

A l'époque de la rédaction des évangiles (de 70 à 100), tous les chrétiens attendent le retour de Jésus, en fonction de la promesse faite par Jésus lui-même. Promesse reportée dans les évangiles. Lorsque je m'en serai allé … je reviendrai (Jean 14, 3). A travers, aussi, toutes les paraboles où il est question d'un maître qui part et qui doit revenir : la parabole des talents (Mat 25, 14-30), ou la parabole des mines (Luc 19, 11-27).
Jésus avait donc annoncé son retour, mais il ne revenait pas. Et, dans l'Eglise, on s'est mis à se poser des questions :

  • Pourquoi tarde-t-il ?
  • A-t-on bien compris ce qu'il disait quand il annonçait qu'il reviendrait ?
  • N'avons-nous pas, nous chrétiens, pris notre désir pour la réalité en disant que Jésus allait revenir ? Cette promesse émane-t-elle bien du Christ, ou l'avons-nous inventée ?

Plusieurs courants sont nés de cette réflexion, et de diverses influences.

 

La réponse judéo-chrétienne.

On l'appelle ainsi parce qu'elle a été l'apanage des chrétiens issus du judaïsme, ou marqués par la spiritualité juive. Le judaïsme enseignait que le Messie établirait un Royaume de Dieu terrestre. Royaume qui sous-entendait la souveraineté d'Israël sur les nations, et donc la libération du joug romain.
Dans le même ordre d'idée, les judéo-chrétiens vont croire et enseigner que Jésus allait revenir pour établir un royaume terrestre, une nouvelle terre où la justice habiterait. Beaucoup de promesses de l'Ancien Testament vont dans ce sens.
Face au "retard" de la parousie, les judéo-chrétiens restent fermes quant aux promesses d'un retour du Christ. Après 2000 ans de christianisme, cette foi est toujours présente dans l'Eglise.

 

La réponse gnostique.

Elle dépend de la pensée grecque et de la théorie de l'immortalité de l'âme. Les gnostiques ne croient ni à la résurrection, ni à un jugement dernier. Pour eux, l'âme monte au ciel après la mort et vit auprès de Dieu. Pourquoi donc Jésus reviendrait-il sur terre ?
Beaucoup de chrétiens voient encore les choses ainsi, à l'heure actuelle, disant que Jésus ne reviendra pas, que l'espérance est ailleurs, en l'homme, peut-être, ou qu'il n'y a pas d'espérance.

Le débat est virulent, au sein des communautés chrétiennes, entre judéo-chrétiens et gnostiques. Que croire, que dire, concernant le retour attendu du Christ ?

 

La réponse de la 2ème lettre de Pierre.

Cette lettre a été écrite 80 à 90 ans après l'Ascension, soit pendant la première moitié du deuxième siècle. C'est, chronologiquement, le dernier texte du Nouveau Testament. Elle rend donc compte d'une réflexion tardive concernant l'attente de la parousie.
C'est la réponse judéo-chrétienne aux gnostiques. Ces derniers sont présentés comme les moqueurs qui disent : Où est la promesse de son avènement ? Car depuis que les pères sont morts, tout demeure comme depuis le commencement de la création (3, 3. 4).

Cette épître défend les idées suivantes :

  • Pour le Seigneur un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour (3, 8). C'est-à-dire que nos catégories de temps ne signifient rien pour Dieu. L'expression je viens bientôt pourrait donc s'appliquer à une période extrêmement longue.
    Mais l'argument peut très bien se retourner contre la croyance en un retour imminent de Jésus. En effet, croire qu'il revient dans un jour, c'est croire qu'il mettra 1000 ans, voire plus, pour revenir. Or, l'auteur de l'épître veut ranimer l'espérance en un retour proche.
  • Le Seigneur ne tarde pas dans l'accomplissement de la promesse, mais il est patient envers vous (3, 9). Il attend que tous se convertissent. Mais, là encore, l'argument n'est pas décisif, car, comme il naît des enfants tous les jours, et qu'il y a donc toujours quelqu'un qui doit se convertir, Jésus ne reviendra jamais.
    L'auteur de l'épître utilise cet argument pour prêcher la repentance. Celle-ci devient alors un moyen pour hâter le retour du Christ (3, 12). Plus vite les hommes se convertiront et moins le retour du Christ se fera attendre.

Cette réponse engage donc l'être humain dans la réalisation de la promesse de Dieu. C'est à l'homme, par sa foi, sa conduite et sa fidélité, de hâter l'avènement de Jésus. L'établissement du Royaume de Dieu devient une affaire humaine. Avec le risque d’en faire un instrument d’accusation et de culpabilisation, da ns le genre : Si Jésus n’est pas encore revenu, c’est de votre faute.
C'est la porte ouverte à tous les abus du pouvoir religieux, car, dès que l'Eglise en aura la liberté, elle forcera les consciences pour établir ce royaume à son propre compte. En effet, si la venue du Royaume dépend de la conversion des êtres humains, forçons-les à se convertir, et nous réaliserons ainsi la volonté et l’œuvre de Dieu. On en viendra même à confondre pouvoir de l'Eglise et Royaume de Dieu, en considérant que la promesse de Dieu se réalise lorsque l'Eglise impose sa volonté aux nations et aux hommes. D’autre part, si l’Eglise réalise l’avènement du règne de Dieu, si elle est elle-même le Royaume, alors il n’est plus nécessaire de l’attendre.
L'être humain est tellement prompt à prendre et à user de ce pouvoir, qu'il n'est pas utile de lui donner des arguments. C'est pourquoi l'Evangile fait reposer l'espérance du salut sur la grâce de Dieu et non sur l'homme et ses œuvres. Et il enseigne que c'est Dieu qui fait l'histoire.
Cela ne veut pas dire que l'être humain n'a pas de responsabilités. Il y a beaucoup d'amour à donner, de services à rendre et de progrès à faire. Mais ces œuvres ne créent ni ne hâtent l'établissement du Royaume.

 

 

Que dit la parabole concernant le retard de l'époux ?

Les réponses humaines sont rejetées :

  • Le mariage et le marié ne sont pas oubliés, comme le préconisaient les gnostiques qui niaient la rencontre de Dieu et des hommes dans l'histoire. Toutes les jeunes filles sont là, elles ne sont pas rentrées chez elles. Elles attendent patiemment le marié, avec confiance.
  • Il n'y a pas eu de prise de pouvoir au sein du groupe des filles d'honneur : l'une d'elles se mettant à la tête pour faire la fête sans attendre le marié.
  • Les invités n'ont pas pris les choses en main pour précipiter les événements, parce qu'ils en avaient marre d'attendre. Les jeunes filles ne tombent pas dans l'activisme. Les seules à s'être précipitées sont les folles, lorsqu'elles vont acheter de l'huile. Et, malgré (ou à cause de) cette activité, elles sont les seules à être en retard à la fête. Toutes les jeunes filles s'endorment, même celles qui sont appelées sages. La parabole préconise donc l'attente patiente, quitte à s'endormir, et non la prise en mains du plan de Dieu.

Veillez ! dit Jésus. Attendez dans la confiance. L'époux tarde ! Et alors ?
Avant son Ascension, les disciples dirent à Jésus : Est-ce en ce temps-ci que tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? Question typiquement judéo-chrétienne. Et Jésus répondit : Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés de sa propre autorité (Actes 1, 6. 7). Dieu sait ce qu'il fait, faisons-lui confiance ! Soyons prêts à toute surprise de sa part. C'est cela : veiller.

La parabole nous invite aussi à cultiver l'huile de l'Esprit. C'est-à-dire à rester en communion d'esprit avec Dieu. Ne pas imaginer une autre histoire que celle promise par le Christ. Cela fait partie de la confiance et de la fidélité.
Rester en communion d'esprit avec Dieu, c’est entrer dans sa démarche, ses plans, sa vision des choses. C'est déjà la rencontre avec lui, le mariage, le Royaume. Cette expérience est spirituellement possible dès maintenant, en attendant qu'elle le soit physiquement.

Dieu avait fait une promesse à Abraham : un fils devait naître au foyer d'Abraham et de Sara, mais cet enfant ne venait pas. Abraham et Sara ont tellement attendu qu'ils se sont dit qu'ils devaient certainement intervenir pour que la promesse se réalise. Peut-être même que Dieu attendait leur intervention. Ils ont pris les choses en main et Ismaël est né. Mais cette initiative humaine n'était pas dans le plan de Dieu : Ismaël n'était pas l'enfant de la promesse. Isaac est venu plus tard, quand Dieu l'a voulu.