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DANS SA PROPRE LANGUE

Luc 24, 45 à 50 - Actes 2, 5 à 8 - Genèse 11, 1 à 9

Un langage brouillé

L’histoire que l’on a l’habitude d’appeler « la tour de Babel » est la dernière d’un groupe de différents récits qui introduisent le livre de la genèse et que l’on appelle les récits des origines. Ces récits ont été écrits par différents auteurs : on y trouve 2 récits de la création, l’histoire de Caïn et Abel, le récit du Déluge et enfin celui qui nous intéresse aujourd’hui. Entre ces récits, on trouve des énumérations généalogiques dont l’un des enjeux est de donner le sens de la diversité des peuples et de leurs langues tout en établissant un lien avec une origine commune.
Pourtant, quand on lit le récit de la tour de Babel, la multiplicité des peuples et de leurs langues n’est pas du tout considérée comme une diversification naturelle répondant à l’appel de Dieu de «  remplir la terre ». Il s’agit tout au contraire d’un brouillage. Et pour celui qui raconte cette histoire, il ne fait pas de doute que l’auteur du brouillage est Dieu lui-même.

  • Brouillage à titre préventif : « Ils sont un peuple, ils parlent tous la même langue. Maintenant, rien ne les empêchera de réaliser tous leurs projets ».
  • Brouillage à titre punitif : « Brouillons leur langue afin qu’ils ne comprennent  plus la langue des uns des autres. Et le Seigneur  les dispersa sur toute la terre ». Cette dispersion est tout compte fait, du point de vue du narrateur, une expulsion imposée par Dieu, un peu comme celle d’Adam et Eve du jardin d’Eden.

Il est utile de savoir que la rédaction de ce récit date de l’époque où l’empire assyrien qui avait dominé une partie importante du Moyen Orient pendant un siècle et annexé un certain nombre de royaumes venait de s’effondrer. Son idéologie « un dieu, un roi, un peuple » disparaissait avec lui et on peut penser que cet effondrement fut ressenti avec soulagement par ceux qui avaient subi son pouvoir hégémonique et sa violence. Le tour était venu pour cet empire déchu, après avoir fait subir aux peuples qu’il asservissait des déportations et l’anéantissement aux royaumes qu’il annexait, d’être balayé à son tour.

Dans notre récit, les hommes engagés dans ce projet de construction d’une ambition sans limite  en arrivent à ne plus se comprendre et à ne plus pouvoir poursuivre leur projet collectif. L’incompréhension au niveau de la langue symbolise ce délitement. L’éparpillement qui en résulte a probablement été assimilé à une sanction de cette politique d’assimilation brutale.

Nous voyons bien du reste à l’heure actuelle à quel point des velléités impérialistes s’exercent en cherchant à faire disparaître une langue et en imposant la langue du dominateur, une histoire ou en effaçant des références historiques gênantes, à éradiquer des références religieuses, pour contraindre les populations asservies à se fondre dans le moule des références de celui qui domine.

Brouillage, dispersion, éparpillement sont donc vus comme des éléments négatifs, un pis-aller pour empêcher les hommes de se mettre en  rivalité ouverte avec Dieu.

Dans sa propre langue

Dans le récit de la Pentecôte, la perspective est toute différente.

En cette fête de pèlerinage de Chavouot, les Juifs se rassemblaient pour commémorer le don des tables de la Loi à Moïse, fête qui avait lieu comme pour les chrétiens 50 jours après Pâques.

Le sens de la fête de Chavouot est d’une certaine manière assez voisin de celle de Pentecôte puisque les chrétiens célèbrent à cette occasion l’ouverture de leur intelligence au sens des Ecritures et l’établissement d’une nouvelle alliance établie entre Dieu et les hommes par la force de l’Esprit. Les manifestations extraordinaires qui nous sont rapportées sont peut-être un rappel de celle qui se produisirent lorsque Moïse reçut les tables de la Loi.

Mais pour faire suite à notre réflexion sur la tour de Babel, ce qui nous frappe est que le message est reçu par des gens venus de nombreux pays et qui se trouvent là temporairement. Le judaïsme était devenu une religion de diaspora, et donc pratiqué par des croyants s’exprimant dans des langues différentes.

En ce jour de Pentecôte, l’Esprit prend la peine de parler à chacun dans sa propre langue. Une langue maternelle trouve les mots qui nous rejoignent au plus profond de notre identité. La douceur des mots qui sont ceux que nous avons entendus dès notre origine, dès le ventre de notre mère, et qui nous rejoignent dans ce qu’il y a de plus intime et trouvent dans notre cœur une résonnance toute particulière.

C’est là l’approche de l’Esprit, celle de Jésus marchant tout à côté de nous, partageant notre douleur et notre joie, dans l’intimité la plus profonde. Nos élans et nos hésitations, notre confiance et notre retenue. Permettez-moi de sortir de la malle des expressions désuètes l’une d’entre elle qui me paraît très appropriée : par l’Esprit, Dieu « prend langue » avec nous, non pas pour nous faire entrer dans son monde, mais pour se joindre à nous, là où nous sommes, là où nous en sommes.

La philosophe Hannah Arendt qui dut fuir l’Allemagne nazie disait qu’elle n’était pas tant exilée de son pays, l’Allemagne, que de sa langue. Et elle disait : « Il y a une différence incroyable entre la langue maternelle et toute autre langue ».
En 1943, elle écrivait : « Nous autres réfugiés, nous avons perdu notre foyer, la familiarité de notre vie quotidienne, nous avons perdu notre profession, l’assurance d’être de quelque utilité en ce monde ; mais surtout vous avons perdu notre langue maternelle, c’est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l’expression spontanée de nos sentiments ». Aussi disait-elle dans un entretien : « J’ai toujours refusé, consciemment, de perdre ma langue maternelle. J’ai toujours maintenu une certaine distance tant vis-à-vis du français que je parlais très bien autrefois que vis-à-vis de l’anglais que j’écris maintenant ». Elle disait ailleurs : « En allemand, je me permets des choses que je ne me serais jamais permises en anglais ». Son premier mari parlait de « l’existence bègue » des exilés ballotés « non seulement de pays en pays mais de langue en langue. Beaucoup d’entre nous sont vraiment devenus bègues, et même bègues dans les 2 langues ».

Je pense aussi à Agota Kristof, grand écrivain d’origine hongroise, qui s’enfuit de son pays en 1956 avec sa petite fille de 4 ans au lendemain de l’invasion de Budapest par les troupes soviétiques. Elle évoque le souvenir de son enfance en disant : « Au début, il n’y avait qu’une seule langue. Les objets, les choses, les sentiments, les couleurs, les rêves, les livres, les journaux étaient cette langue. Je ne pouvais pas imaginer qu’une autre langue puisse exister, qu’un être humain puisse prononcer un mot que je ne comprendrais pas ».
Elle s’établit en Suisse à Neuchâtel où elle travailla comme ouvrière dans une entreprise d’horlogerie, réservant son besoin d’écrire pour le temps qu’il lui restait en soirée. Elle s’obligea dès le moment de son exil à écrire en français. Dans un petit ouvrage autobiographique intitulé L’Analphabète, elle a ces mots très forts : « Je parle le franças depuis plus de 30 ans, je l’écris depuis 20 ans, mais je ne le connais toujours pas. Je ne le parle pas sans faute et je ne peux l’écrire qu’avec l’aide de dictionnaires fréquemment consultés. C’est pour cette raison que j’appelle la langue française une langue ennemie, elle aussi. Il y a une autre raison, et c’est la plus grave : cette langue est en train de tuer ma langue maternelle ».

Mais revenons en à Pentecôte. En ce jour, l’Esprit ne demande pas aux femmes et aux hommes d’oublier leur langue. C’est l’Esprit qui se fait entendre dans la langue d’origine de ceux qui entendent ce message.

Tout comme les disciples sur le chemin en direction d’Emmaüs parlent avec cet inconnu des événements qui les ont bouleversés. Jusqu’au moment où leurs yeux s’ouvrent et où ils reconnaissent en lui Jésus, présent et vivant, communiquant avec eux.

C’est la langue de l’Esprit : elle s’adresse à nous dans nos situations les plus diverses, et elle veut faire de nous ses relais. Cela est indispensable pour que le message ne se perde pas. Tout homme, toute femme, tout enfant, a besoin qu’on lui parle en partant de là où il est, dans les mots qui sont les siens. Cela peut paraître difficile, mais ne peut s’apprendre que dans un cheminement long et patient, un cheminement d’écoute, pour trouver les mots de l’Esprit, ceux qui sauront rejoindre l’autre au cœur de lui-même et de son identité. L’Esprit n’est pas là pour nous reformater vite fait bien fait. Mais pour être à notre écoute, pour nous faire vivre de son souffle et pour que notre parole donne un souffle de vie à ceux auxquels il s’adresse.

J’aimerais en terminant rappeler un événement fondateur à l’origine de la Mission Populaire Evangélique de France, dont on a fêté le 150ème anniversaire l’an passé. A l’origine, le pasteur McAll venu du Royaume Uni venu pour voir les besoins du peuple de Paris au lendemain de la défaite de la France dans la guerre de 1870 et des événements tragiques de la Commune de Paris qui se sont produits quelques mois avant sa venue. Se trouvant dans le quartier de Belleville, l’un des plus populaires de Paris, il s’entretient avec un ouvrier qui lui adressera cette phrase : « Nous ne pouvons accepter une religion imposée, mais si quelqu’un venait nous prêcher une religion d’un autre genre, une religion de liberté en même temps que de réalité, beaucoup d’entre nous seraient prêts à l’accepter… »

Pentecôte, n’est-ce pas cela précisément ? Non pas une religion uniforme ou uniformisante, au formalisme contraignant, mais le souffle de l’Esprit agissant dans la liberté et lui permettant de se répandre en prenant en compte la singularité de toutes nos situations humaines ?

 

Actes 2, 5 à 8

5 À Jérusalem, il y a des Juifs venus de tous les pays du monde. Ce sont des gens fidèles à Dieu.
6 Quand ils entendent ce bruit, ils se rassemblent en foule. Ils sont profondément surpris, parce que chacun entend les croyants parler dans sa langue.
7 Ils sont très étonnés et pleins d’admiration et ils disent : « Tous ces gens qui parlent sont bien des Galiléens.
8 Alors, comment chacun de nous peut-il les entendre parler dans la langue de ses parents ?

Luc 24, 45 à 50

45 Alors Jésus leur ouvre l’intelligence pour qu’ils comprennent les Livres Saints.
46 Il leur dit : « Voici ce qui est écrit dans les Livres Saints : le Messie va souffrir et, le troisième jour, il se relèvera de la mort.
47 En son nom, voici ce qu’on annoncera à tous les peuples, en commençant par Jérusalem : “Changez votre vie, et Dieu pardonnera vos péchés !”
48 C’est vous qui êtes les témoins de cela.
49 Et moi, je vais vous envoyer ce que mon Père a promis, mais vous devez rester dans la ville en attendant de recevoir la puissance de Dieu. »
50 Ensuite Jésus emmène ses disciples près du village de Béthanie. Il lève les mains pour les bénir.

Genèse 11, 1 à 9

1 À ce moment-là, tous les habitants de la terre parlent la même langue et ils utilisent les mêmes mots.
2 Un jour, les gens vont vers l’est. Ils trouvent une plaine au sud de la Mésopotamie et ils s’installent là.
3 Ils se disent entre eux : « Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu. » Les briques leur servent de pierres, et le bitume leur sert de ciment.
4 Puis ils disent : « Allons ! Construisons une ville et une grande tour aussi haute que le ciel. Ainsi, nous deviendrons célèbres et nous pourrons rester tous ensemble. »
5 Alors le Seigneur descend du ciel pour voir la ville et la tour que les êtres humains sont en train de construire.
6 Ensuite, il dit : « Ils forment tous un seul peuple et ils parlent la même langue. Cela commence bien ! Alors maintenant, jusqu’où vont-ils aller ? Rien ne pourra plus les arrêter. Ils vont faire tout ce qu’ils veulent.
7 Ah non ! Je vais mélanger leur langage. Il faut les empêcher de se comprendre entre eux ! »
8 Le Seigneur les chasse de leur ville et il les envoie un peu partout dans le monde. Ils arrêtent de construire la ville.
9 C’est pourquoi on donne à cette ville le nom de Babel. En effet, c’est là que le Seigneur a mélangé le langage des habitants de la terre. Et c’est à partir de là qu’il les a envoyés un peu partout dans le monde entier.