- Détails
- Créé le Dimanche, 22 Janvier 2012 00:00
- Écrit par Gilbert Carayon
PROCLAMER LA BONNE NOUVELLE DE DIEU
Marc 1, 14 à 20 - Esaïe 52, 7 à 10 - 2 Corinthiens 2, 14 à 17
Imaginez qu'il s'agisse de vous. Vous êtes au travail : au bureau, à l'usine, dans votre cabinet de médecin, ou dans votre commerce, peut-être dans l'entreprise familiale, comme Jacques et Jean. Quelqu'un passe et vous dit : Suis-moi, et je ferai de toi un chasseur de têtes ! Ce n'est pas comme cela qu'on dirait maintenant : pêcheur d'hommes ? Alors disons : recruteur, si vous préférez.
Suivriez-vous ce personnage ? Je pense que non. Surtout si, comme dans le texte, il ne dit que ça. S'il présentait un contrat en bon et due forme, avec salaire conséquent et quelques avantages, cela demanderait réflexion, mais comme ça, à brûle-pourpoint !
On ne le suivrait pas, à plus forte raison si l'on savait que son discours est religieux. Pourquoi cette réticence à suivre le premier Jésus-Christ qui passe ? Réticence qui peut se manifester par la peur de prêcher nous-mêmes. Car suivre Jésus fait du disciple un prédicateur ; les deux vont ensemble. Or, écouter seulement, c’est une chose, mais être impliqué soi-même en prêchant aux autres, c’est plus délicat.
Pourquoi hésitons-nous à prêcher l'Evangile ?
Parce que les temps ont changé.
Il y a deux mille ans, tous les aspects de la vie étaient liés à la religion ; on pouvait donc espérer qu'un prédicateur fasse évoluer les choses. Seule la religion, d'ailleurs, était porteuse d'espérance. Jusqu'au Moyen Age, les gens de petite condition n'avaient que la religion pour tenter de gravir les échelons de la société.
De nos jours, la religion ne fait plus rêver. Elle n'apporte aucun crédit particulier. En France, elle est presque encore vue négativement ; et si, ailleurs, elle est au cœur des aspirations et des réactions, c'est pour conduire souvent ses adeptes au fanatisme. Et c'est peut-être bien ce qui constitue un frein à notre prédication, nous protestants réformés.
Nous hésitons à prêcher l’Evangile, parce que nos valeurs protestantes craignent l'identité religieuse. Parce que cette identité est facteur d'intolérance.
Nous considérons qu'il n'y a rien de plus important que la personne humaine, qu'elle sera toujours plus précieuse que ses idées et qu'elle a donc le droit de penser comme elle veut et d'adhérer, en toute liberté, à l'idéologie de son choix.
Nous sommes ouverts, tolérants, respectueux des différences et des opinions religieuses particulières. Nous le sommes trop, diraient les tenants de l'identité religieuse. Mais je crois, pour ma part, que la primauté de l'individu sur les idéologies et les doctrines, et l'ouverture d'esprit, est une conséquence directe de l'enseignement du Christ.
Privilégier une identité particulière, vouloir que tout le monde pense et agisse de la même manière, c'est trahir l'enseignement de Jésus et faire de l'Evangile une religion.
Avec un tel état d’esprit, comment donc prêcher l'Evangile ?
Dans le respect des cultures, des expériences et des personnalités.
A notre époque, où chacun a la liberté de choisir ses convictions, de se faire sa religion, à la carte, et où parler de Dieu est donc de l'ordre de l'intime, la liberté individuelle et le libre accès à l'information ne sont-ils pas des freins à l'évangélisation ? Or, le commandement de Jésus est toujours là : Allez par tout le monde, et prêchez la bonne nouvelle à toute la création (Marc 16, 15).
Il nous faudra donc nous adapter à la mentalité au sein de laquelle nous nous s'exprimons, et aussi au message de l'Evangile ; les deux n'étant pas obligatoirement opposés. Car, encore une fois, je crois que Jésus a prêché la liberté, et cette liberté est non seulement celle de celui qui entend, et qui a le droit de ne pas écouter, mais aussi celle du prédicateur, qui a le droit de s'exprimer.
Il ne faut donc pas vouloir imposer le bien comme si les autres n'existaient pas. C'est la définition que la philosophe Anna Arendt donne du totalitarisme. Vous entendez bien, Anna Arendt dit : imposer le bien ! Ce n’est pas parce qu’il s’agit du bien que l’on a le droit de l’imposer. Les dictateurs agissent avec bonne conscience, car ils sont convaincus de contraindre les gens pour leur bien. Il leur faut apprendre que les personnes sont plus importantes que « le bien ».
Il ne faut donc pas vouloir gagner. Le but n'est pas de faire triompher une idée, une doctrine, en l'occurrence, la mienne, mais de rendre les gens heureux, de favoriser leur épanouissement, de les aimer. Sachant bien que l'amour implique souvent une certaine éducation : l'apprentissage de la découverte de soi et de l'autre, la connaissance des vrais besoins et du véritable bonheur.
Il ne faudra donc pas vouloir tenir le même discours à tout le monde ; en tous cas dans la méthode. Ce n'est pas ce que nous disons qui est important, mais la personne que nous rencontrons. C'est à ses besoins qu'il faut répondre. Evangéliser, ce n'est pas réciter une leçon apprise par cœur. Nous sommes invités à nous adapter au cas de chacun.
S'adapter c'est apprendre, c'est se former. C'est donc savoir que l'on n'a pas la science infuse. C'est sortir de nos schémas préconçus, de notre soif de perfection.
Pour nous-mêmes, déjà. Si nous attendons d'être prêts pour témoigner, nous ne le ferons jamais. Car qui est compétent pour une telle mission ? (2 Cor 2, 16). Savoir que nul n'est parfait pour évangéliser nous libère de la peur.
Sortir de notre soif de perfection pour notre interlocuteur aussi, car il ne correspondra jamais à l'image que l'on a de lui, car il n'est pas nous … heureusement !
S’adapter, c’est se laisser conduire, se laisser transformer, comme l'argile dans la main du potier. Se laisser transformer par l'autre, par les circonstances, par l'Esprit de Dieu. L'évangélisation est une école. L'Eglise est une école, disait Calvin ; car il y a Eglise chaque fois que l'Evangile est prêché.
Prêcher dans le respect de l'autre donc, bien sûr, car l'amour du prochain nous y conduit. Cependant, il ne s'agit pas d'annoncer forcément ce que les gens veulent entendre. Un dicton hindou dit : Dites-moi ce que j’ai envie d’entendre et je vous croirai. Le but n'est pas de faire du nombre en proclamant les idées à la mode. Quel message allons-nous transmettre ?
Quel message transmettre ?
Que prêchait Jésus ? Marc le dit : il proclamait la bonne nouvelle de Dieu et disait : Le temps est accompli et le règne de Dieu s'est approché (1, 14-15). Le voilà le message à transmettre.
La bonne nouvelle ou, autrement dit : l'Evangile. Et que dit cet évangile ? Pourquoi est-ce une bonne nouvelle ? Parce qu'il nous dit que Dieu ne s'est pas contenté de nous regarder de loin pour voir si ce que l'on faisait était bien ou mal, et pour nous juger, mais il s'est approché. En Jésus-Christ, Dieu est venu vivre et mourir avec nous, parce qu'il nous aime.
Le voilà le message libérateur !
Libérateur, parce qu'il nous parle d'amour et de don de soi, et non d'exigences, de règles obligatoires, d'obéissance indispensable à l'amour de Dieu.
Libérateur, parce qu'il nous parle de grâce, de grâce inconditionnelle, comme son nom l'indique ; car, comme le dirait l'apôtre Paul : si la grâce est soumise à la condition des œuvres, elle n'est plus une grâce (Rom 11, 6). Nous sommes aimés et sauvés en Jésus-Christ, indépendamment de ce que nous sommes, de ce que nous faisons et de ce que nous croyons. Est-ce une bonne nouvelle si difficile à transmettre ? Convertir à l'idée que nous existons pour Dieu, et que toute transformation, restructuration de l'existence (à laquelle beaucoup de nos concitoyens aspirent, consciemment ou non), est possible en laissant Dieu nous rejoindre dans nos vies quotidiennes.
C'est un message difficile si nous avons déjà prévu la façon dont les uns et les autres doivent y répondre ; mais ce n'est pas les aimer.
C'est un message facile à proclamer si nous laissons l'Esprit de Dieu libre d'intervenir comme il l'entend dans la vie des hommes et des femmes que nous rencontrons.
Jésus a choisi ses disciples avant même qu'ils connaissent son message.
Car l'Evangile est plus une question de relation humaine que d'idée. On ne choisit pas le message que nous prêchons. La Bonne Nouvelle est celle de Jésus-Christ. Si c'était la nôtre, elle serait fondamentalement différente … et non libératrice.
Nous sommes envoyés, non pour faire passer une information sur Dieu, mais pour libérer la voix et la voie de chacun. Et cette libération est consécutive à cette proclamation : Le monde est aimé de Dieu. En venant en Jésus, Dieu dit à chacun : Il est bon que tu existes, et je suis venu vivre et mourir avec toi. C’est ce que Dieu nous invite à proclamer.

