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- Créé le Jeudi, 19 Janvier 2012 00:00
- Écrit par Gilbert Carayon
C'EST PAS MOI, C'EST LE SERPENT
Marc 1, 21 à 28 - Genèse 3, 6 à 13 - Romains 8, 31 à 34
En 1996, quelques jours avant Noël, un prêtre catholique a été assassiné quelque part en France. Son assassin a déclaré avoir agi sous l’emprise du diable. Que penser de cette déclaration ? Plusieurs hypothèses sont possibles. Et les enquêteurs et les juges ont dû se faire une opinion :
Le fait que ce crime ait été commis contre un religieux apportait du crédit à cette défense. Tuer un prêtre ! Le diable devait y être pour quelque chose ! Mais c'était à la défense du meurtrier de manier cet argument "religieux". L'accusation ne pouvait pas se permettre de discuter sur cette base impossible à prouver et de l'ordre de la foi. Pour le procureur, cette défense n'était qu'une excuse. Il ne pouvait pas permettre à l'accusé de se défendre de cette façon, au risque de voir tous les criminels de France et de Navarre utiliser cet argument pour assassiner n'importe qui. C’est, en effet, facile d’accuser le diable.
La défense du meurtrier de 1996 rappelle celle de Eve.
Le chapitre 3 de la Genèse rapporte cette histoire : Adam et Eve ont mangé le fruit défendu. Prenant alors conscience de leur faute, ils tentent d'y remédier de plusieurs manières :
1. Se découvrant nus, ils se font des pagnes. Cette nudité image la culpabilité qui les habite. Oui, Adam et Eve se savent coupables, injustes. Le pagne illustre tous les moyens que nous pouvons utiliser pour essayer de donner le change, pour montrer à nous-mêmes et aux autres que tout va bien, que rien n'a changé, que l'on n'a rien à se reprocher.
2. Lorsque Dieu vient leur rendre visite, ils se cachent. Ce qui prouve que leurs pagnes ne les ont pas convaincus eux-mêmes. S'ils avaient eu totalement confiance en leurs pagnes pour cacher leur nudité, ils se seraient présentés devant Dieu comme avant. D'ailleurs ils avouent leur faute à Dieu.
3. Puis, lorsque le dialogue s'engage entre Dieu et eux, et que Dieu leur demande des explications sur leur comportement, Adam et Eve tentent, tous les deux, une ultime voie d'autojustification. Une voie commune à tous ceux qui, encore aujourd'hui, sont pris en faute et qui cherchent des excuses : C'est pas moi, c'est lui ! Adam dit : La femme que tu as mise auprès de moi, c'est elle qui m'a donné du fruit … et j'en ai mangé. Adam se défend en accusant deux fois : Eve et Dieu, car c'est Dieu qui a mis Eve auprès de lui. Et Eve se défend en accusant aussi. Elle dit : Le serpent m'a trompée. Elle accuse le serpent, le diable, Satan.
Ce pourrait-il que notre discours sur Satan soit de l'ordre de l'autojustification ?
D'ailleurs, nous justifions-nous nous-mêmes ? Et comment le faisons-nous ?
- En donnant le change ? En essayant de compenser nos fautes par de bonnes actions ? Comme des pagnes cachant notre nudité ?
- En prenant la fuite ? Espérant, en disparaissant, faire disparaître aussi nos fautes ? Ou, en tous cas, l’accusation.
- En accusant celles et ceux qui nous entourent ? Aggravant ainsi notre cas ; car alors, on est non seulement pécheur, mais accusateur, c'est-à-dire satan, car c'est le sens de ce mot. Ce pourrait-il que, comme Eve, on accuse aussi le serpent, le diable ? Car si le mal est dans le monde, c'est bien de sa faute, d'après la Genèse. Alors, ce serait la solution : il suffirait de dire : ce n'est pas moi, c'est le serpent, et on serait justifié ! Ce n'est visiblement pas ainsi que l'Evangile prêche la justification, car cette défense n'est que de l'autojustification, elle n'implique aucune repentance et désir de changement. Et, comme on vient de le dire, elle ne fait que créer de nouveaux satans : nous. L'autojustification crée des démoniaques. Que dit l'Evangile à ce sujet ?
Jésus et le possédé de la synagogue de Capharnaüm (Marc 1, 21-28)
Un jour de sabbat, Jésus enseigne dans la synagogue, et la foule est frappée par cet enseignement. Marc ne dit pas quel était le sujet abordé par Jésus, mais ce qu’il note, c’est sa méthode. Jésus enseignait avec autorité et non comme les scribes. Qu’est-ce que ça signifie ?
Qu’est-ce qui manifeste de l’autorité dans l’enseignement ? Paradoxalement, je dirais que c’est l’absence d’arguments. Paradoxalement, parce que d’ordinaire on pense pouvoir persuader nos interlocuteurs à force d’exemples et de démonstrations. C’est ce que faisaient les docteurs de la loi. Jésus, lui, dit les choses telles qu’il les voit, telles qu’il les croit. Comme dans le sermon sur la montagne (Mat 5 à 7) où il déclare à plusieurs reprises : Vous avez appris …, mais moi je vous dis. C’est ça, parler avec autorité. Jésus ne cherche ni excuse, ni argument, il énonce. Jésus ne se justifie pas pour prêcher l’Evangile. Il ne se justifie pas pour plusieurs raisons :
- Parce qu’il dit la vérité.
- Parce qu’il ne cherche pas à faire croire autre chose que ce qui est ; contrairement à Adam et Eve.
- Parce qu’il n’est coupable de rien.
- Parce qu’il s’oppose au principe de l’autojustification.
Jésus prêche la justification offerte par Dieu. Dieu nous justifie gratuitement, dit l’apôtre Paul. Si nous voulons encore nous justifier nous-mêmes, nous montrons que nous ne croyons pas à la grâce, ni à l’amour de Dieu. Or, Jésus est venu pour révéler que Dieu est un Père plein d’amour.
Vivant pleinement ce qu’il enseigne, Jésus ne se justifie pas, et par conséquent, il parle avec autorité. Mais cette attitude ne plaît pas à tout le monde : il y a des réactions. Un homme intervient et interrompt Jésus. Alors que Jésus enseigne, il s’écrit : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Cette réaction est logique. Jésus annonce la justification de l’être humain gratuitement par Dieu ; or, cette Bonne Nouvelle détruit le principe de l’autojustification : qu’ai-je besoin de me justifier si c’est déjà fait par Dieu ? Qu’y a-t-il entre nous et toi ? dit le démoniaque. Rien ! Il y a opposition entre autojustification et grâce. Autojustification qui, je le rappelle, est à la base de la possession démoniaque, car se défausser en accusant le diable, c’est accepter de ne pas être maître de nos actes, c’est accepter que Satan soit l’inspirateur et le réalisateur de nos actions, c’est accepter d’être possédé. Et puis, c’est tellement commode de pouvoir dire que ce n’est pas de notre faute, mais de celle de Satan. A partir de là, on peut tout se permettre.
Il est normal que le principe de l’autojustification réagisse, il en va de son existence. Tu es venu pour nous perdre, dit le possédé. Celui qui, en effet, croit qu’il est gratuitement justifié par Dieu est libéré du besoin de s’auto-justifier. Il n’accuse plus son prochain, ni le diable, il parle et agit avec autorité. Contrairement aux possédés.
En effet, les démoniaques sont des êtres diminués. C’est un phénomène constant dans les évangiles. Soit ils sont infirmes (aveugles, muets ...), soit ils ne sont plus maîtres d’eux-mêmes, c’est pourquoi on parle de possession.
Cela correspond à une certaine réalité avouée par les possédés. Dire : J’ai agi sous l’emprise de Satan, c’est ne plus être maître de soi, et donc être diminué. L’excuse pour se justifier est une aliénation. Se justifier sans cesse, en accusant autrui, fait de l’individu un être non responsable. Ce n’est plus tout à fait un être humain à part entière, qui assume ses erreurs. L’infirmité des démoniaques de l’Evangile est un signe de cette aliénation.
Mais le royaume de Dieu s’est approché. Jésus chasse les démons en prêchant la grâce : le pardon du péché, donné gratuitement par Dieu. Qui accusera …, Dieu justifie, écrit l’apôtre Paul (Rom 8, 33). Il n’y a donc plus lieu de se justifier, puisqu’on est justifié par Dieu. Nous n’avons plus besoin de nous défendre en accusant les autres. C’est ainsi que le Christ nous libère de l’esprit d’accusation qui peut nous aliéner et nous posséder.
C’est pas moi, c’est le serpent.
Voilà où conduit l’orgueil qui refuse de reconnaître ses torts ; à cette ultime dépendance qui consiste à se dire possédé, pas responsable de ses actes.
Dieu ne veut pas voir ses créatures atteindre ce stade de la déchéance. Il nous veut debout, libres, responsables. Pour cela il nous justifie. Croyons à son pardon.

